La même chose mais autrement
Miquel Mont / Gerwald Rockenschaub / Morgane Tschiembe

Situations de la peinture 1 

Autant que le minimalisme, le pop art aura joué un rôle déterminant dans l’évolution des pratiques picturales abstraites depuis trois générations représentées, dans l’exposition d’Annemasse, par l’Autrichien Gerwald Rockenschaub (né en 1952), l’Espagnol Miquel Mont (né en 1963) et la Française Morgane Tschiember (née en 1976). La conscience, héritée du pop art, des processus économiques et culturels de réification des œuvres d’art, comme de la confusion croissante des œuvres d’art avec d’autres régimes de production d’objets culturels par le biais de leurs médiations technologiques et en raison de la valorisation du design comme dénominateur commun des arts et des industries, a conduit de nombreux artistes à problématiser la situation de la peinture au sein de ce contexte. Et particulièrement de la peinture abstraite puisque celle-ci fut, historiquement, l’une des sources majeures des développements du design (mobilier, graphisme…) et de l’expérimentation de nouvelles technologies (cinéma, musique concrète, vidéo, numérique…), mais aussi considérée comme un pôle de résistance esthétique et éthique aux industries culturelles —  du moins ce fut la position des modernistes américains au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, contre laquelle réagit le pop art.

Apparu sur la scène artistique internationale au tournant des années 1980, Gerwald Rockenschaub a tôt été identifié comme relevant du courant néo-géo, lequel mettait en avant une prise de conscience post-pop du devenir générique de l’abstraction géométrique et de sa dilution symbolique au sein d’un continuum culturel et économique qui rendrait obsolète toute distinction entre beaux-arts et industries. Ce devenir générique de l’abstraction et sa dilution symbolique à travers les usages de ses formes dans d’autres domaines culturels (la mode et la publicité, entre autres, puisent beaucoup dans le répertoire moderniste) déplace en partie sa perception et ses représentations. Une peinture abstraite peut désormais être appréhendée comme une image, voire un ready-made, et engager des rapports de correspondances ou d’équivalences avec d’autres champs tels le design, la scénographie, la musique électronique ou les jeux vidéos. Soit, précisément ce qu’engage depuis trente ans le travail de Rockenschaub qui présente à Annemasse une série de sept courtes vidéos dans lesquelles s’expose un principe d’équivalence ludique entre tableaux abstraits, mires télévisuelles, dessins animés et jeux vidéos (Ohne titel, 1999-2007).

Dès l’entrée de l’exposition, ce principe d’équivalence sautait aux yeux des visiteurs sous la forme d’un volume pictural laqué et brillant de Morgane Tschiember qui combine forme logotypique, facture épaisse et stratifiée, chromatisme pop et évocations de glaçages pâtissiers sous un titre qui parle sans détours des intentions et des origines de l’œuvre : Pop up. Proche d’Olivier Mosset — ancien de BMPT et compagnon de route des néo-géos — avec qui elle a collaboré à la réalisation d’œuvres communes, Tschiember emprunte par ailleurs à un vocabulaire abstrait proche de celui présent dans les vidéos de Rockenschaub lorsqu’elle étire ses traits combinés à des cercles, dans sa peinture murale qui épouse la dynamique de la courbe du bâti (Habitation, 2008, réalisée pour la Villa du Parc). Pop up, peinture murale, plan en métal plié et courbé (Iron maiden, 2007), sculpture qui bombe son torse (Home run, 2008), les œuvres de Tschiember concourent toutes à dynamiser la perception des regardeurs. Elles les incitent aussi à vivre corporellement les sensations de poids, de mesures et de contraintes physiques que chacune engage différemment dans ses matériaux, ses procédures et ses rapports à l’espace. Il en résulte un effet « minimaliste pop » associé à une appréhension très sculpturale des surfaces et des volumes quand bien même cette démarche est de provenance picturale et préserve visuellement, dans les objets, cette dimension.

Miquel Mont partage cette problématique d’une exploration critique de la peinture au-delà de ses limites tabulaires. En témoignent, à la Villa du Parc, ses Autoportraits et Portrait, qui se présentent comme quatre tubes de plexiglas de dimensions variables — correspondant à des mesures de parties de l’anatomie de l’artiste — et dans lesquels Mont a laissé couler de la peinture acrylique jaune, bleue, rose ou orange. Ces pièces incluent une relation au minimalisme et prolongent le questionnement développé depuis quinze ans par Mont au sujet des possibilités de défaire la traditionnelle relation frontale avec la peinture, depuis ses monochromes pris en sandwich entre deux plans de contreplaqué jusqu’à ses grilles murales et ses récents tableaux Flickers. Des trois artistes, il est celui qui présente à Annemasse l’œuvre qui semble dépasser le plus radicalement la tradition et les références picturales : Marché des visibilités se présente comme un espace d’exposition composé d’une peinture murale qui couvre l’ensemble des parois et deux étagères industrielles en métal. Seules trois feuilles de soie monochromes (rouge, jaune, vert), découpées en trapèzes et épinglées à hauteur du regard sur la peinture murale, ont un rôle d’objets d’exposition tout en ayant le statut  ambigu d’un ready-made de peinture. Un autre niveau d’ambiguïté réside dans l’absence d’objets d’exposition dans les étagères, et même de tablettes dans l’une. Résultat, ces étagères peuvent être appréhendées comme des objets spécifiques à la Donald Judd, dont les potentielles confusions avec le design — stigmatisées par les modernistes Clement Greenberg et Michael Fried — seraient ici assumées, dans la continuité des positions esthétiques d’un John Armleder (autre chaînon important de l’abstraction post-pop). Toutefois, Mont n’expose pas littéralement une étagère, ni une vitrine, ni une étagère transformée en vitrine. Les écrans en plexiglas qui leur sont associés incitent à la perception d’une structure picturale traitée de façon constructive, que confirme l’appétence de Mont pour le constructivisme pictural, architectural et cinématographique.

Ce dispositif explore donc une double ambiguïté, puisque ce qui s’expose a priori comme objet pictural relève du ready-made (les échantillons de feuilles de soie) et ce qui s’expose a priori comme ready-made est porteur d’une expérience sensible de dimensions picturales. Ainsi joue-t-il dans l’exposition un rôle de machine à voir et à penser les ambiguïtés — plus que les équivalences — entretenues entre les registres de la peinture et du ready-made, sises dans les œuvres des trois artistes. Comme quoi la dialectique, et donc la pensée critique, ont encore de beaux jours devant elles, surtout si associées à des conceptions et des mises en œuvre de cette qualité.

Tristan Trémeau

Tristan Trémeau est docteur en histoire de l’art et critique d’art (Art 21, L’art même, ETC). Il est professeur à l’école Supérieure d’Art de Quimper et à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles.

 

Cette idée d’un continuum entre les beaux-arts et les industries culturelles a été problématisée au début des années 1960 par le critique d’art anglais Lawrence Alloway dans un contexte britannique où, déjà, une abstraction pop se développait. Cf. l’exposition Stroll on ! au Mamco de Genève en 2006 (commissariat Éric de Chassey).

Nombre d’oeuvres minimalistes, notamment de Robert Morris, sont indexées aux mesures du corps.

Clement Greenberg, « Recentness of sculpture », Art international, avril 1967 et Michael Fried, « Art and objecthood », Artforum, été 1967.

Pour une analyse détaillée de Marché des visibilités, voir mon article « Miquel Mont. La peinture dans son contexte », Art 21, n°18, été 2008.