HAPPY GARDEN PARTY # 2
Frédérique Lecerf, Franck et Olivier Turpin, Philippe Goron, Marie Aerts, Eric Madeleine, Olivier Goetz

« Pigeons on the grass alas ! »
Gertrude Stein, Four Saints in Three Acts

Une fête pour l’art contemporain, une « party » riante et camp, poudrée et passiflore, ouverte sur l’espace public. Dans le jardin municipal d’Annemasse, à l’ombre des frondaisons épaisses, tables dressées et performances de bouche…Beau samedi de septembre. À côté de la « sculpture » pneumatique géante qui transperce, de part en part, la villa rouge (aussi encombrante et incongrue que le cadavre d’Amédée dans Comment s’en débarrasser de Ionesco), la proposition de Frédérique Lecerf joue une partition légère, assumant parfaitement la futilité de son propos (après tout, l’institution artistique n’exige pas toujours gravité ni lourdeur)… « — Évidemment », disait Marcel Duchamp, « j'espérais que cela n'avait pas de sens, mais, au fond, tout finit par en avoir un »…

Lancer de pigments, façon Devdas ; pâtisseries de Peau d’Âne, version Jacques Demy… La journée semble emprunter au cinéma une partie de ses références et de son vocabulaire. Des Parapluies de Cherbourg conduits par Mary Poppins (Frédérique) à l’Attaque de la Moussaka géante menée par le Magicien d’Oz (Olivier). Dès potron-minet, l’étrange ballet se met en branle. Dans un chalet prêté pour l’occasion, le « cuisinier » mijote déjà quelque chose. Des passants qui ne se doutent de rien s’approchent de lui pour réclamer des frites, des crêpes, des sandwichs… Mais, « Étant donné… » !

Petit à petit, les artistes font leur entrée. Répétition générale. Essayage de costumes : La Femme 100 Tête(s) accompagnée de l’Homme-Oiseau, suivis de près par les Peintres du samedi…  Max Ernst et René Magritte conversent avec Fernand Léger (les tuyaux). Théâtre de l’Absurde vs Théâtre de l’Étrange… Deux enfants sont menacés par un rossignol… Ah ! voilà Peau d’Âne ! Mais, c’est Frédérique Lecerf… Quelle robe porte-t-elle, ce matin ? « — Couleur du temps ! — Le temps, mais quel temps ? — Le beau temps, évidemment ! » Montée d’adrénaline. Certains expriment des doutes : — À quoi rime tout ce bazar ? Et les enfants qui nous harcèlent : —  Ça commence bientôt ?  Combien ça coûte ?  Seuls, Karine et Georges restent étrangement sereins : — Ça ne coûte rien, les enfants, c’est de l’art, rien … (À part) juste un peu de patience ! Et, on déroule le tapis rouge…

Comment décrire ce qui se passe en Suisse, euh ! ensuite ? Autant tenter de raconter un rêve ! La mémoire de ce cauchemar enchanté m’échappe… C’est que, sans doute, contrairement aux apparences, il n’y a pas d’images. Qu’il ne s’agit, non plus, d’une « mise en scène », plutôt de la mise en place d’un protocole, des conditions expérimentales d’un partage…

Fin de matinée. Le peuple de cette petite république rousseauiste se rassemble… L’eau de la fontaine s’est changée en cristal bleu turquoise. Floraison de roses sur le gazon où déboule, en catastrophe, un canari. Jaune bijou, rutilant sur le velours vert. Pendant ce temps, un jeune page, de bleu entièrement vêtu, assure le premier service (il y en aura trois). Décalés, comiques, les personnages de cette fantaisie !

Tout ce qui brille est or. Les dieux sont dans la cuisine. Le détail des objets du désir gourmand : nappes, vaisselle, carafes… Gâteaux poudrés, dragées d’argent, coquilles de nacre rose… Montée chromatique des vins : le blanc, le rosé, le rouge. Palette liquide. Rien qui étanche vraiment la faim ni la soif ; tout est là pour exacerber l’appétit des formes. Dessins de tables. Des victuailles qui s’amoncellent en rosaces sucrées, diaprées, avant de s’éparpiller dans l’herbe.

Nains de jardin espiègles et voleurs, les enfants piaillent. Les grand-mères, œil de velours, gloussent, rieuses et avides. Les spectateurs, un verre à la main, s’agglutinent autour des points d’attraction :

Franck et Olivier Turpin : Peintres ou performeurs ? Les jumeaux ont installé le grand chevalet qu’ils partagent et, sans plus attendre, commencent à peindre une toile, par les deux bouts. Au moment qu’ils se rejoignent, stridence lumineuse. Le tableau ouvre l’espace à sa propre représentation (Meurtre dans un jardin anglais). Mise en abyme de la question, tout simplement. À eux de nous (dé)montrer qu’il y a quelque chose à voir…

Mais, elle :
—        Comme ce type doit m’aimer puisqu’il m’a inventée !

Marie Aerts : Habile prestidigitatrice, Marie a composé un personnage hautement improbable, tel qu’on en croise, parfois, chez Beckett. Un corps privé de toute jugeotte. C’est un habit qui marche tout seul, sans secours cérébral, désopilant et mélancolique à la fois… Comme une montre qui tournerait à l’envers, elle déroule la séquence d’un repas cinglé. Keaton, corrigé par Méliès… — L’Homme invisible, alors ? Son effigie chaotique évolue de travers, mange sans manger. Un peu de vin se répand sur son costume… Quelle salade !

Philippe Goron : Cet oiseau humain, c’est Loplop en personne. Quelque cocotte griffée, échappée d’un défilé de haute couture. Une poule de luxe filmée par Fellini. Chaque coup de bec de cette curieuse créature déclanche des fous rires enfantins. Le public est charmé par ce Papagallo excentrique : « Plumes de zoizeaux, de z’animaux… ».

Éric Madeleine : Sur un skate-park improvisé, l’artiste s’est lancé un étrange défi : une compétition contre soi-même. Rien de spectaculaire, le danger est ailleurs… — Personne n’avait jamais fait de skate en fauteuil roulant, jusqu’ici, moi si ! Athlétisme sur le fil d’un rasoir intérieur, pratique sportive au bord d’un abîme particulièrement ténu… Ouf ! Il s’en sort indemne ! Enfin… pour ce qu’on peut savoir.

Frédérique Lecerf : — Mais, que fait-elle, exactement ? —On ne saurait le dire… Elle ordonne. Elle convoque. Elle précise… Son âme est un paysage choisi… C’est tout ! Parfois, d’un geste décidé qu’on surprend, elle remet tout en cause. Et puis, elle esquisse une action, lance sa poudre aux yeux des incrédules. Elle dit que c’est comme ça. Pas autrement. C’est sa party, non ? — Îch ! (Comprenne qui pourra !)

Olivier Goetz

Olivier Goetz est maître de conférences au département "Arts" de l'Université Paul Verlaine de Metz, historien du théâtre, critique d'art, rédacteur en chef du Temporairement Contemporain. Il a également réalisé de nombreuses interventions culinaires dans le projet des "Dîners Banquets" de Frédérique Lecerf ("Dîner des Andouilles" (CIPAC 2003), "Salons parisiens" (2005-2007), "Dîners-Banquets OR-18 carats" (2006-2007), etc.