COMFORT # 4
L/B
L/BSous l’emprise du gonflable
Dans les années 60, alors que se fait jour une critique du modernisme architectural et de ses attributs (fonctionnalisme, rationalisme et standardisation), une nouvelle forme de construction apparaît. Elle permet d’élaborer des volumes sans employer d’autres matériaux que l’air. Le collectif Archigram, qui veut faire tomber les piliers de l’architecture, imagine alors une ville éphémère et festive, ornée de ballons voire de dirigeables. Yves Klein donne une conférence intitulée « L’évolution de l’art vers l’immatériel » dans laquelle il parle d’une « architecture de l’air » (1). Le groupe AJS Aérolande conçoit une habitation pneumatique expérimentale nommée « Dyodon », entièrement gonflable. Frei Otto déclare : « Les caractères fondamentaux de l’architecture futuriste seront la caducité et le fait d’être provisoire » (2). Une décennie plus tard, le gonflable triomphe lors de l’Exposition Universelle d’Osaka. Le béton est remplacé par le polyester ou le polyuréthane. Il n’y a plus de murs, mais des structures autoportantes, transparentes, lumineuses, mobiles. Le pavillon Fuji est l’édifice le plus léger jamais construit : 16 000 m3 d’air, 30 m de haut, 80 m de long, 16 tubes en vinyle de 4 m de diamètre. L’époque est aux maisons voire aux cités flottantes. Les notions de façade et de toit deviennent floues, il n’y a plus de rupture entre intérieur et extérieur. Le bâti se fait sphère, balle de golf ou coquillage.Dans la continuité de cette tradition utopique liant architecture, art et design, Sabina Lang et Daniel Baumann – connus sous les initiales L/B – ont réalisé un certain nombre d’œuvres en ayant recours à des structures gonflables. Undo et Sport # 7 (1998)sont des sculptures composées des lettres formant leurs titres, en version gonflable. Comfort # 3 (2005) est un dispositif composé de trois énormes bulles de polyuréthane jaillissant des fenêtres du quatrième étage du KBB de Barcelone (3). Comfort # 5 (2007) est un ensemble de cinq parois verticales, suspendues à environ un mètre du sol et constituées de boudins gonflables. Enfin, pour la troisième édition de la Nuit Blanche de Madrid (4), L/B ont envahi la façade de l’immeuble Art déco de la Telefónica, emblème architectural de la capitale espagnole, avec cinq grands tubes gonflables entrelacés (Comfort # 6, 2008). Par ailleurs, L/B ont aussi imaginé un stade de poche (Pocket Stadium, 2005), structure solitaire transportable qui s’auto-éclaire. Ils ont produit pour l’exposition nationale suisse 02 une capsule d’habitation mobile, Hotel Everland, qu’ils ont ensuite posée sur le toit d’institutions d’art (la Galerie d’Art contemporain de Leipzig, le Palais de Tokyo…). Ils ont dessiné des systèmes modulaires plus proches de la rampe de skate que des sculptures de Sol LeWitt. Enfin, ils sont auteurs de peintures et d’installations murales empruntant autant à l’abstraction géométrique qu’aux espaces de Verner Panton (5).Réalisée en 2007, Comfort # 4 représente la proposition de L/B pour leur exposition à la Villa du Parc. Les deux artistes ont investi le centre d’art contemporain d’Annemasse avec d’immenses tuyaux blancs gonflés d’air qui emplissent les salles. La circulation dans les espaces s’en trouve souvent empêchée, ce qui neutralise leur fonction. Un autre effet de l’intrusion de L/B dans le bâtiment est la modification du rapport entre le dedans et le dehors, puisque les boudins blancs (sept éléments d’environ un mètre de diamètre et de près de quatre cents mètres de long, qui donnent l’impression d’un seul « ver » de plastique) entrent et sortent par les fenêtres. Cette transformation est complexe : à l’intérieur, on est invité à se projeter mentalement vers l’extérieur où s’échappent les tubes. Inversement, à l’extérieur, on tente de se représenter ce que deviennent les tuyaux qui pénètrent dans la Villa du Parc. Ainsi, il n’est pas possible de se forger une image complète de l’installation de L/B, qui ne cesse d’apparaître et de se dérober, comme si elle était dotée d’une vie propre.Au terme « tuyaux », on pourrait préférer ceux de « boyaux » ou « intestins », tant les immenses tubes gonflés d’air frappent par leur aspect biomorphique. Comfort # 4 transforme ainsi la Villa du Parc en une sorte de corps dont les viscères – gonflés grâce à un système de ventilation – seraient apparents, voire proliférants. De ce fait, l’intervention de L/B repose sur un système d’oppositions avec le bâtiment qui l’héberge. Au minéral, elle oppose une symbolique organique. Contre la permanence et la solidité du bâti, elle fait valoir la légèreté et l’éphémère. À rebours d’une géométrie orthogonale, elle se déploie en lignes courbes dont on peine à deviner les tours et les détours. C’est une sorte de cheval de Troie ou de virus post-moderne introduit dans un édifice reflétant l’architecture bourgeoise du XIXe siècle. Un aérien serpent de polymère pluggé dans un cube fermement ancré au sol. Comfort # 4 n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Snake de R&Sie(n) (2003), sorte de lombric blanc géant qui se tortille à l’intérieur d’un ancien bâtiment industriel en brique de Paris abritant une collection privée d’art contemporain.En apparence, la prise de possession de l’architecture de la Villa du Parc par L/B pourrait sembler correspondre au principe moderniste consistant à révéler la structure, jusque-là cachée, du bâti. C’est ce principe que Louis Kahn a appliqué dans l’annexe du Musée de Yale (1953) en insérant sur la façade des bandes étroites alignées avec les planchers du bâtiment le jouxtant. Louis Kahn exprimait ainsi la structure de ce dernier, auparavant masquée par la maçonnerie. D’une certaine manière, cet objectif était aussi visé par Renzo Piano et Richard Rogers lorsqu’ils ont exhibé sur la façade du Centre Pompidou (1977) des éléments techniques qui sont habituellement dissimulés. Ce dernier exemple n’est pas anodin : L/B qualifient avec humour Comfort # 4 de « mini-centre Pompidou ». Pourtant, l’esprit de leur œuvre n’est pas tant de rendre visible l’ossature de la Villa du Parc, que de la dynamiter en la remplissant avec leurs boudins ventrus. Mais le résultat est le même, puisqu’ils proposent un autre point de vue sur cette construction domestique, en remodelant ses contours et ses espaces intérieurs jusqu’à en faire une construction post-hippie.
Pierre Tillet
Pierre Tillet est critique d’art (Frog, Cahiers du Musée d’art moderne…). Il enseigne à l’EAC Lyon (Ecole des métiers de la culture).(1)
Yves Klein, « L’évolution de l’art vers l’immatériel », conférence donnée à la Sorbonne les 3 et 5 juin 1959.
(2) Frei Otto cité dans le catalogue de l’exposition « Air-Air », Forum Grimaldi, Monaco, du 21 juillet au 27 août 2000, p. 164.
(3) Œuvre présentée lors de l’exposition « Fokus Switzerland », du 6 octobre au 17 décembre 2005.
(4) « La noche en blanco », 13 septembre 2008, Madrid.
(5) En particulier les environnements Visiona.