Checkpoint Berlin
30 juillet – 30 août 2008


Marc Aschenbrenner, Rui Calçada Bastos, Annika Eriksson, Sofia Hultén, Patrycja German, Reynold Reynolds, Patrick Jolley, Haegue Yang, Christian Jankowski, Corinna Schnitt, Bjørn MelhusAmbiance melting-pot

Berlin est une ville continuellement en effervescence. Notamment pour ce qui concerne sa plate-forme artistique. On va jusqu’à dire aujourd’hui que Berlin est devenue sur ce plan une capitale internationale. Cela se confirme effectivement côté casting de l’exposition "Checkpoint Berlin" conçue et réalisée par la Villa du Parc, en collaboration avec le Video-Forum du Neuer Berliner Kunstverein (nbk), organisation artistique majeure dans le réseau du nouveau Berlin : Marc Aschenbrenner est Autrichien, Rui Calçada Bastos vient du Portugal, Annika Eriksson et Sofia Hultén sont Suédoises, Patrycja German vient de Pologne, Reynold Reynolds des USA, Patrick Jolley d’Angleterre et Haegue Yang de Corée. Viennent ensuite les Christian Jankowski, Corinna Schnitt et Bjørn Melhus, en tant qu’Allemands munis d’un passeport étranger. Aucun d’eux n’est né à Berlin. Ils se sont incrustés, comme on dit dans le Neuer Berlin, en adaptant-adoptant une expression d’origine bavaroise.Cela étant, du temps du mur dans la ville, Berlin Ouest avait déjà des allures et accents d’ « internationale » côté scène artistique. Accrochée face à mon bureau, une affiche de l’ADA – les "Actions de l’Avant-garde" – datée de 1973, avec Robert Filliou, Taka Imura, Wolf Kahlen, Allan Kaprow, Mario Merz et Wolf Vostell me le rappelle tous les jours. En ce temps-là, c’était surtout le DAAD (Service d’échanges académiques allemand), qui faisait venir des artistes de l’étranger à Berlin Ouest. Ce fut une impulsion importante pour le Video-Forum du nbk, organisation artistique « branchée » du Neuer Berlin, s’agissant d’initier des coopérations internationales. Mais quelles étaient les vraies motivations des artistes qui venaient à l’époque à Berlin ? La situation complètement artificielle de la ville a certainement joué un rôle à ce niveau. Fortement subventionnée par la République Fédérale, avec un pourcentage élevé de personnes âgées de moins de 30 ans et de plus de 60 ans, avec un pourcentage important d’étrangers et quasiment zéro classe moyenne, avec une ouverture sans limite des bars et des restaurants, avec une culture alternative considérée comme la plus attractive de tous les temps, Berlin était certes enfermé, cloisonné par son mur, mais on y disposait en même temps d’une vue imprenable sur le socialisme réel, vécu tel quel. Cela étant, pendant ce temps à Berlin Est, véritable vitrine du gouvernement de la RDA, une scène alternative artistique s’était aussi développée, avec probablement beaucoup moins d’échanges et métissages internationaux possibles. Mais à côté de l’artificialité de Berlin Ouest, on y respirait toutefois de près, depuis toujours, le Zeitgeist, l’air du temps et on y sentait souffler le vent de l’histoire.
 
Bref, après la chute du mur, il fallut d’abord prendre des mesures d’aménagement, de reconstruction, partout. L’ancien Berlin Ouest y laissa pas mal de plumes et paillettes, et le quartier Berlin-Mitte devint vite la Mecque de tous les chercheurs d’art du nouveau Berlin. Et dans la foulée, assez rapidement, les scènes artistiques relativement petites de l’Est et de l’Ouest reçurent des renforts internationaux. Il est donc évident et normal que les relations « proportionnelles » que nous avons cultivées, entretenues et obtenues, entre artistes allemands et internationaux, se reflètent dans nos choix, notre casting pour cette exposition "Checkpoint Berlin", et donnent une idée juste de l’ambiance « melting pot » qui fait le charme de Berlin. Mais quelles sont les vraies motivations des artistes qui choisissent aujourd’hui encore de s’installer, de vivre et travailler à Berlin ? La réponse qui s’impose, c’est que Berlin reste, et de loin, de très loin, par rapport à d’autres villes capitales, la cosmopole la plus accessible financièrement. Réponse crédible quoiqu’un peu courte. Même s’il est avéré que les prix des loyers, du vin rouge et des spaghettis sont très attractifs, au moins dans le quartier de Mitte, longtemps j’ai pensé que la raison première de cette attraction était le grand nombre des surfaces non-utilisées, de bâtiments désaffectés, et de terrains vagues, en friche. Autant d’espaces vacants que chacun pouvait percevoir et appréhender non seulement comme des aires de vie ou d’expositions potentielles, mais encore comme des vides, genre page blanche, avec toute la place qu’il faut dans la tête, pour réfléchir et créer en toute liberté. Seulement voilà, des espaces vides comme ça, il en reste très peu maintenant. De moins en moins… En réalité, il semble qu’à l’intérieur des activités artistiques de Berlin, le processus marquant de la commercialisation et de la spéculation agressive apparaît de plus en plus rapidement. Malgré tout, le flux des artistes ne cesse d’augmenter. Thibaut de Ruyter parlait encore en 2006, dans artpress2, d’un « Push-Up-Effekt » propre à Berlin, et le fait est qu’un grand nombre d’artistes internationaux connus ou en passe de l’être ont élu Berlin comme home base, en pensant que cela augmenterait leur notoriété sur le marché international de l’art. Dans l’édition de mai 2008 du magazine Beaux-Arts, Nicolas Bourriaud rêvait quant à lui pour Berlin d’un devenir « Checkpoint Charlie » qui permettrait de faire la liaison entre le maintien d’un environnement alternatif pour l’art et le développement durable d’un marché de l’art toujours plus efficace. Il est peu probable que cette fiction devienne un jour réalité. Ce qui est sûr, c’est que les pouvoirs publics transfèrent de plus en plus les tâches et les charges d’exposition, de production et de monstration des œuvres, des institutions publiques aux fondations et autres structures privées ; et les collections publiques doivent fonctionner sans subventions pour leurs acquisitions, tandis que les musées et collections privés, hautement renommés, récemment inaugurés ou déjà bien établis, leur font de  l’ombre.On devine en revanche une lueur d’espoir dans l’hyperproductivité de la scène artistique de Berlin. Pourvu que ça dure. Aussi longtemps qu’elle pourra se le permettre financièrement, et les travaux de l’exposition "Checkpoint Berlin" en parlent, cette (avant) scène underground pourra, avec sa génération spontanée de petits et grands « art run spaces », faire office de figure de proue. Les vidéos projetées à la Villa du Parc étaient le plus souvent des traces de performances ou des installations mises en scène à l’atelier sinon in situ. Et parmi les artistes, nombreux sont ceux qui s’autoproduisent ; ce qui donne parfois aux œuvres un caractère très particulier, très expérimental, d’esquisses et essais personnels.Exemple : dans sa vidéo « Zweite Sonne » (Deuxième soleil), l’Icare contemporain Marc Aschenbrenner entreprend une tentative de vol en ballon, une montgolfière tendance punk qu’il a bricolée avec du plastique noir et qui était reliée-attachée au costume de la même matière dont il était vêtu. Parallèlement, autre exemple, Patrycja German se soumet à une série d’expérimentations fortement abstraites qui ont toutes la particularité de toucher à son identité physique et féminine, comme dans le clip intitulé « radis » où elle est accroupie tandis qu’elle tient dans sa bouche rouge un grand radis blanc, jusqu’à ce qu’il s’en aille tout seul, éjecté tel un projectile. Pour ce qui concerne Sofia Hultén, c’est souvent son propre environnement vital qu’elle déconstruit par une mise en scène directe de son corps et avec un ton ironique – exemple : « Fuck It Up and Start Again », un sketch dans lequel elle détruit sept fois de suite la même guitare acoustique qu’elle rafistole et recolle à chaque fois, de plus en plus laborieusement. Autre artiste, autre univers : les identités multiples produites par les médias jouent un grand rôle dans l’œuvre de Bjørn Melhus ; accompagné par des fragments de sons authentiques, issus de la bande son originale, l’artiste incarne différents personnages de télévision et de cinéma hollywoodien. Dans « The Oral Thing », Melhus se réfère ainsi à la nature primitive et répétitive des formats ‘’trash’’  comme les « confessions télévisées » et autres « Daytime-Talk-Shows ».Les vidéos de Rui Calçada Bastos et Haegue Yang sont quant à elles présentées de manière plus excentrique. Rui Calçada Bastos, qui explore dans ses travaux la question de l’identité et le rôle de l’artiste dans le système de l’art, fournit un autoportrait mélancolique avec « Studio Contents » en introduisant dans le champ de la vidéo – de façon typographique ciblée - tous les objets de son atelier berlinois, laissant paraître des traces de son histoire et de son état. Haegue Yang décrit par ailleurs ses travaux intitulés « Unfolding Places » comme des « contemplative street movies ». Effets de lumière, scènes de rue, vues d’intérieurs et fragments filmiques mis en scène sont accompagnés d’un texte parlé liant des éléments venus d’une réalité extérieure, et d’autres issus du monde poétique intérieur de l’artiste. S’y ajoute une installation d’origamis aux couleurs pop, au premier plan du mur-écran sur lequel les images sont projetées, images d’origamis compris.De leur côté, les vidéos d’Annika Eriksson, Reynold Reynolds & Patrick Jolley, Christian Jankowski et Corinna Schnitt présentées dans le cadre de « Checkpoint Berlin » font participer des protagonistes particuliers, choisis à cet effet. Annika Eriksson aborde souvent les structures intérieures de groupes sociaux et pour « Anagram », elle a choisi de travailler avec des personnes en situation de handicap physique ou mental, membres d’un groupe de théâtre de Malmö. D’un seul et même mouvement de caméra, elle a tourné la chorégraphie rythmique de ce groupe jusqu’à ce que l’agencement des syllabes que chacun brandit comme des pancartes revendicatives dans une drôle de manif devienne sous nos yeux un anagramme enfin décodé. A contrario, dans les vidéos de Reynold Reynolds, c’est une esthétique plutôt sombre qui domine. « The Drowning Room », qu’il a produit en coopération avec Patrick Jolley, nous plonge dans une chambre complètement inondée dans laquelle les acteurs – ignorant complètement la situation – vaquent à leurs banales occupations : cuisiner, mettre la table, manger, se disputer, s’étriper... Moins triste mais « vachement » cynique, Corinna Schnitt traite dans son travail des limites de l’artificialité dans nos mondes dits normalisés et civilisés. Pour ce faire, dans son film « Once Upon a Time », une horde d’animaux plus ou moins domestiques et drolatiques, ici pour le moins « déplacés », dé-paysés, dé-territorialisés – imaginez un éléphant, ou un lama, ou encore une autruche dans un magasin de porceleines ! – transforme un beau salon bourgeois en catastrophe naturelle. Enfin, Christian Jankowski utilise des thèmes de l’industrie des loisirs pour questionner les domaines de la politique, de l’économie, de l’entertainment, du marché de l’art et de la consommation globale. Concrètement, managées par une pro, une prof, une véritable experte, dans le clip "Rooftop Routine", des jeunes femmes dansent le « houla-hop » sur des toits d’immeubles de Manhattan, et elles incitent les amateurs d’art, nous tous, visiteurs de cette exposition, à participer, à suivre le mouvement...

Kathrin Becker

Kathrin Becker est historienne de l’art et directrice du Video Forum du Neuer Berliner Kunstverein / nbk