UNTITLED / UNTILTED
Philippe Cazal

À l’image du lapsus

Peut-on définir l’œuvre de Philippe Cazal en quelques mots ? Celle-ci résiste à tout formatage. Et s’offre au regard de manière éclatée. À l’image de l’exposition que l’artiste a conçue spécialement pour la Villa du Parc à Annemasse, son travail adopte différents modes de production: affiches, vidéos, lettres adhésives, frise murale, environnement sonore ou installation… Au fil de ce parcours, le spectateur aura l’étrange impression de pénétrer dans un univers à la fois familier et énigmatique. Conscient qu’un lien invisible relie les diverses pièces qui, d’une salle à l’autre, dessinent un scénario original, il tentera d’en déchiffrer le sens au fur et à mesure de sa déambulation. Attiré par une succession de formules visuellement déroutantes, il se laissera prendre au jeu : les œuvres requièrent sa participation active ou réactive. Il établira alors avec elles des liens de résistance ou d’adhésion...

Une première constatation : Philippe Cazal nous invite à redéfinir la notion même d’accrochage. Le lieu qui accueille ses travaux se présente, à lui, comme une page blanche. Il aime redessiner les contours ou changer les lignes imposées par l’architecture. Qu’il intervienne en transformant la couleur d’une pièce, en obstruant les vitres des fenêtres, en faisant courir une frise de mots d’un couloir à l’autre, d’un étage à l’autre, en choisissant un éclairage froid ou en privilégiant les ruptures d’échelles, l’artiste nous invite à établir de nouveaux rapports aux volumes et à la relation qu’on entretient avec l’art. Pour point d’orgue, les installations sonores et visuelles qui ponctuent le parcours et qui, par leur puissance poétique, entraînent le visiteur vers un ailleurs mental. De fait, l’exposition se lit comme un tout, comme un concept global. Elle dépasse la simple succession d’éléments juxtaposés les uns à la suite des autres. Pour preuve le principe mis au point par l’artiste concernant ses affiches, dont il change régulièrement la dimension en fonction de la résonance qu’il souhaite établir entre celles-ci et le lieu qui les accueille : les maquettes de ses tirages numériques sur papier sont envoyées par Internet via un fichier adapté. Mais surtout, pour chacune de ses interventions « in situ », cette prise en compte du bâtiment comme enveloppe plastique incite, alors Philippe Cazal à reformuler et à réactiver les lignes de force qui structurent sa démarche.

Établir un rapport direct avec le public constitue une des constantes de son travail. Dans les années 80, Philippe Cazal a pu réaliser de nombreuses performances urbaines. Ici, à la Villa du Parc, il a souhaité transformer le bureau d’accueil situé dans la véranda en première salle d’exposition. Exit la séparation entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. Lieu public et lieu privé s’interpénètrent. Les promeneurs du parc sont ainsi invités à prendre connaissance des prémices de l’exposition sans avoir à pousser la porte du centre d’art. À gauche de l’entrée, collées sur la vitre de la baie, des lettres adhésives forment en transparence des phrases d’un dialogue impossible entre le positif et le négatif, le oui et le non. Cet échange digne des « Diablogues » de Roland Dubillard s’adresse autant à la sagacité qu’à la capacité d’étonnement du passant. En arrière-plan, sur le mur intérieur de la véranda, deux mots de grande taille ( lettres adhésives) attirent le regard et donnent son titre à l’exposition : « UNTITLED / UNTILTED ». La lecture de ces deux mots ainsi superposés, l’un au-dessus de l’autre, demande un décryptage : en barrant certaines lettres du mot « UNTITLED » qui signifie « non intitulé / sans titre » et du mot « UNTILTED » qui signifie « non incliné », Cazal fait naître deux autres mots : « UNITED / TILT ». Tout un programme ! Grâce à cette intervention a minima, il révèle comment un mot peut en cacher un autre. Pratiquant une dysorthographie créatrice, il réinvente les codes du langage. Une manière inédite et judicieuse de mettre à jour, à l’image du lapsus cher à Sigmund Freud, les sens cachés ou les contradictions d’un terme courant. D’en révéler l’inconscient, si l’on peut dire !

Le langage : voilà un bien commun par excellence. Prendre les mots au pied de la lettre, leur donner une autre vie, une nouvelle spatialité, les détourner de leur seule fonction de communication ou d’embrigadement, leur conférer un pouvoir évocateur, voire provocateur, sont autant d’intentions qui constituent un axe majeur de l’entreprise de Philippe Cazal. À l’aune de son analyse visuelle et conceptuelle, mots d’ordre, slogans, énumérations, listes, avertissements ou échanges formels se présentent, le plus souvent, passés au crible d’agencements inédits. Leur lecture s’en trouve fortement perturbée. Mais ce désordre, instillé par l’artiste, crée des alternatives insoupçonnées et réactive les formules éculées. Plus encore : les lettres, comme c’est le cas, par exemple, dans l’œuvre intitulée « VISIBLE / INVISIBLE », deviennent des signes abstraits positionnés dans l’espace de la couleur orange de l’affiche. Reconstituer le mot ou la phrase d’origine dans un jeu de va-et-vient oblige à opérer une double lecture : celle d’une proposition plastique combinant formes et couleurs ; et celle, plus classique, qui consiste à assembler ces lettres dans le bon ordre afin d’en comprendre la portée réelle.

S’affranchir des règles sémantiques, faire danser les lettres, métamorphoser l’aspect visuel des mots, dévoiler leur sens caché, toutes ces actions fondent cette démarche critique. Relever dans la presse un ensemble de phrases récurrentes, revisiter les lieux communs, les expressions toutes faites ou les termes usuels et les évoquer sous forme de « litanies » sonores ou visuelles sont autant de propositions visuelles et d’opérations vérité. Ses visées ? Suggérer au spectateur, par le détournement et la déstructuration des codes de lecture, d’emprunter des chemins de traverse ou des pistes clandestines… Et d’accéder alors à un espace plus vaste, plus libre et plein de fantaisie.

 

Élisabeth Couturier

Élisabeth Couturier est journaliste et critique d’art (AICA), diplômée en arts plastiques. Chroniqueuse à France-Culture, elle collabore régulièrement à diverses revues spécialisées.