Cassius Clay
6 mars – 16 mai 2009
Hannah Dougherty
Aux bons soins du hasard
L’exposition d’Hannah Dougherty se découvre un peu comme les coulisses d’une scène de théâtre. Apposés contre le mur de la première salle, des panneaux de cartons, une toile montée sur châssis, des dessins, des peintures semblent entreposés dans l’attente d’un possible décor à organiser. Au plafond sont suspendus des nuages schématisés sortis tout droit d’un livre d’illustrations. Leur suspension place ainsi le visiteur dans une position de spectateur et ouvre l’espace dans la profondeur : une mise en scène pourrait s’organiser là, tout de suite, avec les protagonistes esquissés devant nos yeux. Désarticulée, cette composition en devenir, aux semblants hasardeux, trouve néanmoins une cohérence formelle grâce aux rappels de couleurs vives, aux losanges prolongeant étonnamment la structure du sol de la Villa et à la variété restreinte des matériaux pauvres. Ici, des tubes de cartons sans lien apparent avec une collection de vignettes d’oiseaux, plus loin du simple scotch de carrossier pour afficher deux feuilles A4. Tissu, toile, bois, papier sont des supports sélectionnés par l’artiste pour que le crayon, la peinture, le collage évoluent en toute liberté et parfois avec les bons soins du hasard. Juxtaposés, superposés, collés, ils évoquent également dans leur désordre orchestré l’arrangement d’un atelier. Quoiqu’il en soit, backstage ou atelier, il est ici question d’idées, de formes, de couleurs qui, dans leur organisation précaire, autorise une réelle liberté d’interprétation. Comme un répertoire d’images de tout ce qui pourrait advenir autrement que la proposition faite sous nos yeux. À l’instar de la polysémie des mots, l’éclatement des formes stimule le regard et la pensée.
Mais, à bien regarder, le jeu ne se situe pas seulement à un niveau formel. Il y a également un jeu de citations par rapport à l’histoire de la peinture. Hannah Dougherty mêle les coulures expressionnistes avec les codes d’une peinture abstraite géométrique. Et, quand cette dernière se pare d’un soleil aux rayons schématisés, n’est-elle pas simplement reléguée au rang de décor ? Nous voici dans les questions de la représentation. L’artiste connaît ses sources, les déjoue, les désacralise, annihile les frontières qui se sont dressées entre les différents styles du siècle précédent. Dans le même esprit démocratique, des dessins enfantins côtoient des croquis tirés de l’œuvre de Dürer, d’autres empruntés au bestiaire encyclopédique ou aux images populaires. On conviendra que le patchwork des citations, extraites de la low ou de la high culture, entre en parfaite correspondance avec la manière dont les installations sont agencées dans le lieu d’exposition. L’artiste rejoue par là le collage initié par les cubistes, tant sur le support lui-même, quel qu’il soit, que dans le rassemblement des différents éléments dans l’espace. On pense alors à cet espace dada génial (Merz) imaginé par Kurt Schwitters où la confrontation entre objets et peintures dans des plans successifs dressait une scénographie dynamique, un collage à une échelle supérieure. De même, dans l’exposition de Dougherty à la Villa du Parc, le spectateur n’est jamais laissé seul face à une frontalité. Les autres pièces de l’exposition le confirment très vite par le glissement des environnements vers une tridimensionnalité. Au deuxième étage, le visiteur se trouve, par exemple, au centre d’une salle recouverte de cartons ou à l’intérieur d’un présentoir géant.
Au cœur des installations, on s’étonnera sans doute du fabuleux potentiel de ces imbrications ou on s’inquiètera peut-être du mixage des couleurs criardes, reflet de l’incroyable saturation d’images que nous vivons au quoditien, de notre monde ultra-médiatisé, où le zapping est passé maître d’oeuvre. Comme cette exposition, où les choses se construisent et se déconstruisent, le travail de la jeune Américaine se met aujourd’hui en place en s’orientant sur une voie nourrie du quotidien immédiat, de l’histoire, mais surtout du faire et de l’envie de partager. Car, si ses oeuvres ne sont pas narratives, le caractère ouvert et inachevé de ses images nous permet de nous raconter nos propres scénarios. D’autant que les protagonistes, souvent destitués de tout visage, invitent à l’interchangeabilité des rôles quand ils ne sortent pas, mi-homme, mi-animal, des lignes « métamorphosées » d’Ovide. Dans l’œuvre de Hannah Dougherty, des décors s’organisent, des styles se croisent, des êtres en devenir coexistent et, à l’idée d’une lutte pour exister, pour affirmer ses choix, pour trouver son chemin, le titre de l’exposition, Cassius Clay, rend hommage au célèbre boxeur connu aussi sous le nom de Mohamed Ali.
Karine Tissot
Karine Tissot est historienne de l’art, commissaire d’exposition indépendante et critique d’art (correspondante pour Art : Review Londres.)